Marx et le retour du fantôme jamais parti
Il aura fallu presque 40 ans pour que nous lisions Marx.
Et si nous avons finalement lu Marx,
c’est vraiment parce que c’était Laurène.
Lisez Laurène Marx, ça vous débouchera les synapses.
Ça a fait cracher du rêve aux nôtres.
Pendant un temps.
Car Laurène c’est le fond d’un puit qui se lave à la marée haute.
À vue.
Grâce à sa lecture, à voix haute, seules et ensembles
dans le cocon duveteux qui nous sert de chambre et de lit,
à moi et mes partenaires de vie,
j’ai (Fiesta) enfin senti quelque chose
qui me pousse à écrire de, par et sur moi-même :
Elle partageait la mort.e qui l’habite
et qui vit en elle depuis l’enfance et a forgé sa, ses réalités.
Elle nous a rappelé la nôtre.
Elle a rappelé la mienne.
Elle l’a rappelée à moi.
À nous.Elle nous a rappelé cette présence
absente toujours et présente à jamais,
tressée dans les premières couches de crépis
de nos murs porteurs intérieurs.
Ce fantôme avec qui nous avons vécu et vivrons sans doute jusqu’à la fin de notre vie à nous.
En plus de nous même.
Cette personne sans corps qui sous-vit dans notre corps déjà surpeuplé.
Cette femme dont l’ombre a recouvert notre enfance de sa présence absente,
dont l’ombre a recouvert notre enfance de ce rôle principal dans la dépression de notre père,
une ombre-refuge où il se terrait, la cause tapie dans l’ombre de son absence émotionnelle à lui.
Le rôle principal dans sa dépression.
Un rôle principal pour lequel elle n’avait passé aucun casting,
pas fait d’essais.
Un rôle principal qu’elle avait par principe.
Un rôle principal dans le film de notre enfance, choisi, élu par un metteur en scène tourné vers l’absence.
Elle jouait ce rôle pendant les années où NOUS nous aurions dû jouer.
Mais comment jouent des enfants
à qui on enlève leur rôle pour le faire jouer par quelqu’un d’absent ?
Comment aurions-nous pu savoir jouer
quand le rôle principal est mort ?
Qu’aurions-nous pu jouer ?
Elle jouait ce rôle dans une enfance où nous ne pouvions jouer faute d’espace de jeu.
L’espace de nos jeux d’enfants était occupé par cette femme que nous n’avons jamais connue
et dont on nous parlait à peine.
Être second rôle, on aurait pu faire, et alors jouer.
Mais comment être second rôle quand le rôle principal n’est même pas dans le film,
pas dans la pièce, pas même dans le script, parcequ’il y a été effacé ?
Un rôle principal sans face, effacé, sans visage et sans corps.
Comment aurions-nous pu même passer le casting, nous,
et qui nous aurait choisi pour quelque rôle que ce soit
quand les réalisateurices passent tout le tournage à penser à la star du passé ?
Notre père,
pendant très longtemps c’était ce ventre mobile se changeant en pierre entre chaque repas,
couverts de nerfs qu’il ne fallait pas déclencher sous peine de déclencher des apocalypses.
Des nerfs avec tout plein de boutons qu’il ne fallait surtout pas pousser.
Des nerfs si sensibles qu’ils pouvaient même se déclencher à distance.
Des nerfs si sensibles qu’on pouvait les déclencher par la pensée.
Un ventre couvert de nerfs qui se changeait en pierre couverte de nerfs
entre chaque repas.
Notre père,
c’était le goût de l’électricité dans l’air, en rentrant de l’école,
quand sans le voir on sentait immédiatement en passant la porte
qu’il fallait aller se cacher vite, qu’il y avait du danger, de l’explosion dans l’air,
aussi palpable que le gaz qu’on sent dans sa bouche parfois en passant près d’une pompe à essence.
Nous ne restons pas près des pompes à essence.
Tellement que nous n’avons pas de voiture ou de permis.
Nous ne voulons pas le permis de nous arrêter aux pompes à essences.
Nous ne voulions pas la permission de s’arrêter
entre la porte de l’appartement et celle de notre chambre, là haut, au-dessus du niveau du gaz.
Pour quoi faire ?
Si tout peut exploser ?
On se transformait en ombres nous-mêmes, pour se fondre dans cette ombre qui avait tout envahi.
Notre père ce n’était pas un humain, pour les enfants que nous étions.
Notre père c’était un deuil, mais un deuil que nous ignorions, car on ne nous avait rien dit.
En fait si on nous avait donné des bribes.
Des bouts.
Des bouts à dormir debout.
Et c’était presque pire.
Et de fait nous dormions debout, ou ne dormions pas pour rester debout,
petits bouts debout dans la nuit qui ne dorment pas parce que l’ombre, et l’obscurité,
de toutes façon c’était aussi la journée.
Quand il fait nuit le jour pour tout le monde dans la maison,
comment les enfants peuvent-ils apprendre à distinguer le jour de la nuit ?
On ne nous avait pas dit que notre rôle c’était dans la saison deux
et personne ne nous avait raconté ou montré la saison un.
Comment jouer un rôle dans une série dont on ignore les origines ?
C’est pas que nous, ça arrive à d’autres.
Ça arrive à tout plein d’autres, peut-être à vous, même,
de buter sur son rôle parcequ’on n’en connaît pas les origines.
Les tenants et aboutissants.
Comment on aboutit si on ne connaît pas les tenants, ce qui nous tient, ce qui nous tient debout ?
Comment on aboutit si les tenants sont flous ?
On ne peut pas grandir dans les histoires des autres.
On peut que survivre quand on est laissé.e.s dans l’espace qu’on nous laisse.
On ne peut que survivre, en laisse.
Bloqué.e.s dans les histoires des autres qui deviennent des hôtes.
On était comme dans une chambre d’hôtes.
Notre chambre se cachait dans une chambre d’autres.
Du coup pour nous c’était pas clair, ce qui lui arrivait,
et on a cru pendant longtemps que c’était nous, ce qui lui arrivait,
et que ça avait vraiment l’air de pas lui plaire qu’on lui soit arrivé.
C’est ça quand on dit pas aux gosses,
même pour les protéger,
en croyant que ça se verra pas,
se sentira pas,
que parcequ’on dit pas alors ça n’existe pas.
C’est pas vrai ça.
Arrêtez de ne pas dire.
Dites.
Quand on ne dit pas aux gosses, on leur dit qu’on ne leur dit pas.
Et des gosses à qui on dit qu’on ne leur dit pas,
ça leur fait croire qu’iels ne méritent pas qu’on leur dise.
C’est aussi simple que ça.
Quand on prend leur rôle aux gosses en faisant jouer le rôle à d’autres qui ne sont pas là,
non seulement on le leur prend mais on ne le prend même pas soi, le rôle principal.
C’est qui le rôle principal dans l’enfance des gosses ?
Et quand on vit avec un deuil tu, c’est comme vivre avec un deuil tué.
Un deuil tué d’un vaisseau tué.
On peut pas vivre avec un meurtre au carré sans que ça ne continue de tuer des choses
ou que ça ne tue dans l’oeuf l’enfance des enfants du deuil.
Un deuil tué par notre père, par notre mère, par toute une Société.
Un deuil comme des milliers d’autres deuils tus et donc tués.
Un deuil tué ça s’infecte et ça infecte et ça gangrène tout.
Une mort par infection suivie d’un deuil étouffé comme un cri dans un oreiller.
Un cri qui dure 30 ans.Combien de fois meurent les gens qui meurent en secret et dont on étouffe la réalité ?
Oui là vous voulez savoir, mais vous n’écoutez pas.
Nous aussi on voulait savoir.
Nous aussi on ne savait pas.
On vous emmène. N’attendez pas, suivez.
À 6 ans nous avons emménagé dans un appartement en duplex.
Il y avait les parents au rdc, les enfants à l’étage.
Sauf que comme nous ne nous savions pas plusieurs, ni trans,
ça donnait à voir un petit garçon bizarre obèse et solitaire
vivant sous la toiture.
Dans les combles.
Rangé.
Dans les combles.
Avec les secrets.
Avec les souvenirs étouffés des deuils tus.
Face à la porte de notre chambre, de l’autre côté de la porte perpendiculaire de la salle de bain de l’étage, deux portes,
dont une fermée.
À clef.
Dans les combles.
L’une était le bureau de la mère.
A gauche.
L’autre fermée.
À clef.
Dans les combles.
Derrière ce panneau de bois fermé à clef,
une pièce que l’on ne pouvait même pas distinguer de l’extérieur, étant sous les toits.
Le comble.
Nous n’avons jamais escaladé.
Par contre un jour nous avons volé la clef.
Officiellement c’était « l’atelier de ton père ».
Il avait été peintre dans une vie morte en même temps que cette personne tuée dont le meurtre était tu.
On savait qu’ils avaient peint ensemble, comme ils avaient vécu : Avant.
Mais en vrai il n’y allait quasiment jamais, dans son atelier et même quand il y entrait il refermait derrière lui.
À clef.
Dans les combles.Un atelier c’est un endroit où l’on crée.
Un endroit où on fabrique.
Nous avons appris ça plus tard.
Un lieu de fabrication,
mais qu’est-ce qu’il y fabriquait quand il y disparaissait ?
On n’en avait aucune idée.
On ne réalisait pas, nous, enfants que nous étions.
Ce qu’il y fabriquait, notre père, dans cet atelier dans les combles, c’était un mythe, une légende,
et surtout un fantôme pour notre vie à nous.
Un fantôme.
Notre père fabriquait un fantôme pendant que nous vivions nous-mêmes
comme le fantôme d’un petit garçon que nous n’avons jamais été.
Nous vivons encore parfois ce fantasme fantômatique d’un petit garçon que nous n’avons jamais su être,
ce rôle qu’on nous avait pourtant donné.
Un rôle secondaire de petit garçon obèse bizarre qui vit sous les combles.
Un jour j’ai volé la clef.
Moi ou nous, on est plusieurs à se souvenir de ça.
Quel âge ? Entre 8 et 12. Impossible de situer.
Volé la clef.
En douce.
Et c’était dur.
C’était dur de le faire en douce et doucement.
C’était une transgression tacite d’un interdit
jamais nommé clairement.
On a volé la clef et on s’est faufilées dans l’ombre de cette pièce-atelier fermée à clef.
Dans les combles.
Et là, on s’est enfermées, pour faire comme lui et pour qu’il ne nous trouve pas.
Dans le comble.
On avait peur de lui.
On ne le connaissait pas.
C’était un ventre avec des nerfs
qui de temps en temps se les passait sur nous.
Un titan à l’électricité distillée dans l’air qu’on a respiré tous les jours.
Cette électricité que nous avons avalée jour après jour et qui nous choque encore.
Elle a tissé en nous des nerfs de pierre sensibles au moindre choc électrique.
On en mourra surement,
de cette électricité lâchée en nous pour qu’on joue le petit garçon.
On s’est enfermées dans son mausolée.
Son mausolée à lui…
Un mausolée pour « Elle ».
Quand nos yeux se sont habitués à l’obscurité nous avons vu,
entre les deux rais de lumière captés par la poussière en suspension, rais de lumière
s’échappant de chaque côté du store « vélux » fermé, cette obscurité qui petit à petit se clarifiait
à mesure que nos yeux s’habituaient à l’obscurité.
Et la scène était là.
« Elle » était là.
Elle était vraiment là.
Vivant dans la poussière en suspension et dans chaque centimètre de la pièce
Vivante dans la poussière volante.
Dansant une danse du silence.
Le long des murs, des toiles retournées,
posées comme elles auraient pu l’être dans un musée,
quand elles ne sont pas exposées mais stockées, prêtes à être retournées, vues,
en transit suspendu entre stockage et exposition.
Rien ne semblait avoir bougé depuis très longtemps,
ça faisait déjà quelques années qu’on était arrivé.e.s dans cet appartement,
et on ne le voyait pas souvent aller dans cet « atelier ».
Lui ne peignait plus, depuis longtemps,
on a su plus tard qu’il avait peint sa dernière toile l’année de notre naissance.
On le sait parcequ’il nous l’a donnée plus tard.
Avec l’Histoire.
En suivant des yeux la rangée de toiles retournées,
nos deux yeux sont tombés sur un énorme chevalet, énorme pour nos 10 années, grand et massif,
sur lequel rien n’était posé.
Et c’est en continuant le tour d’horizon de cette pièce que nos yeux furent arrêtés
par l’objet le plus hanté que nous n’ayons jamais vu de notre vie,
ni avant ni depuis.
Une palette de peinture semblant avoir été utilisée le matin même,
la peinture dessus disposée comme si on allait s’y remettre après une brève pause pipi.
Mais sèche.
Désséchée comme un bouquet de fleurs coincé dans un livre pendant 30 années
qu’on aurait remis dans un vase délicatement sans les briser, sans se rendre compte qu’elles sont fanées.
Cette palette semblait avoir été déposée quelques heures plus tôt
mais la peinture dessus était sèche de plusieurs décennies.
C’était la palette de cette mystérieuse personne dont on ne nous parlait pas.
C’était La palette de Clotilde Vautier.
Les Hauteurs Hissent

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