La Mère sans vagues
ou
L’Enfant-Écume
Par où commençer.
Il était une fois une mère qui ne faisait pas de vagues.
Une mère tranquille, quand on la voyait comme ça,
à la lumière du soleil.
Une mère sans vagues.
Pourtant parfois elle écumait d’une rage bouillonante,
mais sans faire aucune vague.
Jamais.
Même l’écume de sa rage, quand les saisons changeaient,
ne faisait pas de vagues.
Elle ne faisait tellement pas de vagues
qu’un jour elle enfanta un enfant fait d’écume.
Un enfant des courants froids.
Sorti des courants froids de cette mère sans vagues.
Un enfant d’écume, qui n’existerait pas.
L’écume,
c’est l’eau qui ne reste pas sur le sable quand la marée descend.
De l’eau qui disparaît.
De l’eau qui n’existe pas.
Cette mère eut un enfant d’écume qui n’existait pas.
Un enfant creux.
Un enfant de courants d’airs froids et de bulles d’écume creuses.
Nous, nous avons vécu longtemps
à l’intérieur de cet enfant d’écume rempli de courants d’air froids.
Nous l’avons empêché de disparaître dans le sable
pendant très très longtemps.
C’était beaucoup de travail.
C’était beaucoup de travail et ça ne marchait pas très bien.
Cet enfant d’écume venu des courants froids,
c’est un enfant qu’elle a eu et que nous n’étions pas.
Nous étions dedans, naufragées comme lui.
Comme lui nous restions sur le sable
à essayer de ne pas disparaître, face à cette mère sans vagues.
Naufragées à l’intérieur de cet enfant d’écume et de bulles creuses
naufragé sur la plage de cette mère sans vagues.
Son enfant que nous étions sensées être.
Son enfant que nous étions pour elle.
Pour elle c’est nous qui n’existions pas.
Elle ne voyait que lui.
Aujourd’hui encore elle ne voit que lui.
Nous ne savions pas l’être.
Nous ne savions pas être cet enfant unique
fait de courants d’airs froids.
Nous ne savions pas être cet enfant garçon
sorti des bulles de son écume sans vagues.
Nous avons essayé.
Sans façons.
D’être un garçon sans vagues et sans façons.
Un garçon en contrefaçon.
Un faux garçon sans vagues tout seul sur la plage de cette mère sans vagues.
Mais nous avons seulement réussi à ressembler vaguement
à un garçon vague qui divague.
Vague.
Pour l’enfant qu’elle a eu, et pour nous, elle était tout.
La mère sans vagues, elle était tout.
Elle était à la fois la marée et la plage.
Elle était aussi le feu sous la casserole nourricière,
et la pluie sur la forêt du monde.
Elle était tout ça pour cet enfant qu’elle a eu et qui n’existait pas,
mais elle était aussi tout ça pour nous qui existions bel et bien.
Le père, lui, il était loin.
De l’autre côté de la mère.
Il était là bas, au loin, sur son île à lui, tout seul.
Une île en forme de salon.
Une île à la dérive de l’autre côté de cette mère sans vagues.
Il était là bas, sur son île de l’autre côté de la mère, le corps enfoncé,
muet, dans un fauteuil d’angoisses en pierres de sable.
Un fauteuil d’angoisse enfoncé dans le salon de son île à la dérive.
Une île flottante à la dérive de l’autre côté de la mère sans vagues.
Le cul calé dans son salon à la dérive, comme le socle d’une statue de pierre enfoncée dans un sol de sable mouillé.
Les angoisses comme des nerfs à vif, tout le temps,
sur son île à la dérive.
Figé dans le temps, dans son temps à lui, dans un temps d’avant.
Avant la mère sans vagues.
On en reparlera.
Les Hauteurs Hissent

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